Trondheim, Cathédrale Nidaros 28 Juin 2003
__________________________________________________________________
Il y a bien longtemps, dans un magnifique jardin. Une femme, belle évidemment. Elle regarde autour d'elle : un homme sourit à ses côtés. Ils sont environnés d'une nature luxuriante, en particulier de deux énormes arbres. La femme tourne la tête vers le premier d'entre eux : c'est l'arbre de la connaissance du bien et du mal. Attirée par ses promesses, elle ne prête pas vraiment attention au second, l'arbre de vie. Des années plus tard, elle se retrouva à penser que, finalement, le destin du monde aurait été changé si, à la place du premier arbre, elle avait goûté le fruit du second...
Quelque temps plus tard... après l'épisode du serpent, de la colère de Dieu, de la sortie du jardin... la femme rêve, alors que l'ange du futur ouvre pour elle les voiles qui obscurcissent l'horizon. Après tout, c'est Hava, la Vivante, mère de tous les vivants de la terre... elle a le droit de savoir... Un jour, dans la quiétude d'une petite île grecque, un homme appelé Jean décrira et révèlera au monde entier la vision d'Hava. Mais pour l'heure, elle rêve et ce vers quoi elle porte son regard, dans sa vision, est encore plus spectaculaire et magnifique que ce qu'elle avait expérimenté dans le jardin : un fleuve immense, le fleuve d'eau vive, jaillit comme du cristal. Il coule au milieu des rues de la cité. Et soudain, à sa grande surprise, elle voit, au cœur de la place de la cité, l'arbre de vie, celui-là même qu'elle regrettait de ne pas avoir remarqué pendant son séjour au jardin. À ce moment, l'ange du futur s'approche et murmure à son oreille : «il produit douze récoltes. Chaque mois, il donne son fruit, et son feuillage sert pour la guérison des nations» (Ap 22,2).
Et Hava comprend... peut-être ce qu'elle a commis dans le jardin était vraiment ce qu'elle avait à faire pour sortir de l'Eden et prendre soin de la terre. Elle avait à manger le fruit du bien et du mal, pour devenir adulte et développer une parole de connaissance. Mais l'autre arbre, l'arbre de vie, en fait, n'était pas pour elle : il était destiné aux générations futures, desquelles elle était la mère. Ce sont ces générations qui recevraient les feuilles de l'arbre de vie, à la fin du monde, et peut-être même déjà avant cette toute fin. Maintenant, elle réalise qu'elle peut demeurer en paix et se réjouir de sa vision. C'est à ce moment que l'ange du futur décide qu'il est temps de rabattre les voiles... Hava a déjà refermé ses yeux.
Des jours et des nuits après les visions d'Hava, la mère des vivants, un jeune homme, vice-roi d'Égypte mais d'origine juive, fait face à ses frères après des années de jalousie, de haine, de trahison, de repli et de silence. Or avant même de révéler son identité au groupe qui ne le reconnaît plus, Joseph pleure, en secret. Et au moment de la révélation, qui sera aussi le temps de la réconciliation, à nouveau Joseph pleure, et pleure encore. Sans doute réalise-t-il alors combien la violence de ses frères était à la fois cruelle et désespérée. Mais, de façon surprenante, ces larmes, plus que des mots, seront la voie d'une mutuelle compréhension, pour se réconcilier après tous les souvenirs de rejet et de douleur. Par ses larmes en effet, Joseph montre qu'une réconciliation qui s'adresserait seulement à l'esprit et à la raison n'aurait aucune chance de toucher l'âme de celles et ceux avec qui il est nécessaire de se réconcilier.
En vivant intensivement ses émotions et en célébrant Dieu au cœur de sa vie, dans l'intimité de ses larmes, mêlant en cela peine et joie, Joseph témoigne d'une foi tournée vers autrui et non recroquevillée sur la nostalgie. Une foi qui reconnaît sur le visage du prochain, même vulnérable, violent, jaloux et arrogant, l'appel à l'infini. L'appel à faire vivre la part messianique que nous portons, chacune et chacun, en nous. C'est pourquoi, la réconciliation a quelque chose à voir avec la capacité à accepter notre part messianique. Joseph, pleurant avec ses frères, l'avait accepté et c'est justement pour cela qu'il peut entremêler douleur et joie : la douleur des mauvais souvenirs et la joie de la réconciliation.
Bien après les visions d'Hava, bien des siècles après les larmes de Joseph, un homme appelé Ieshouah se trouve sur la route de Jérusalem. Il passe aux confins d'un territoire étrange et hérétique, la Samarie. Sur son chemin, l'homme rencontre dix lépreux. Ils se tiennent à distance, simplement parce que la loi leur interdit de s'approcher. Seuls les mots échangés vont les rapprocher. Et ils se mettent à crier : «Ieshoua, Maître, aie pitié de nous !»
De façon surprenante, l'homme leur demande de partir et de se laisser examiner par les prêtres, puisque, selon la loi juive, il faut aller se montrer aux prêtres lorsque vous êtes guéri, en particulier de la lèpre. Et les dix lépreux font suffisamment confiance à ce jeune rabbi rencontré sur leur route pour suivre son conseil.
Et ça marche... en route, ils se retrouvent guéris ! Mais entre eux et leur guérisseur, la distance demeure : ils ont eu ce qu'ils voulaient, ils admirent leur corps purifié et ils disparaissent du récit. Seul l'un d'entre eux, lorsqu'il voit qu'il a été guéri, revient et remercie Dieu d'une voix forte, parce que, pour lui, sa guérison signifie bien plus que la purification de son corps. Pour les neuf autres, le prophète Ieshouah était un moyen de passer à une nouvelle vie, une vie réintégrée dans la communauté sociale et religieuse. Ce qui, en soi, est déjà un résultat ! Pour le dixième cependant, c'est sa guérison qui constitue le moyen de passer à une autre vie. Pour ce dixième lépreux, le bienfait s'efface au profit du bienfaiteur. Ieshouah lui a demandé de se faire examiner par le prêtre... en fait, l'homme s'est examiné lui-même et s'est vu guéri. Et c'est pour cela qu'il revient sur ses pas : non parce qu'il est poli, mais parce qu'il s'est regardé.
Les distances prennent alors une autre dimension, disparaissant dans ce mouvement de retour du Samaritain qui, tout d'un coup, se sent très proche du rabbi sur la route. Et le revoilà, criant à nouveau. Mais cette fois, il ne demande aucune pitié, il exprime simplement sa gratitude. À ce moment, la guérison physique, quoique très spectaculaire, est devenue une démarche intérieure. Une démarche dans laquelle les distances s'abolissent et un humain est ressuscité à lui-même : «Relève-toi, va. Ta foi t'a sauvé.» On pourrait également comprendre : «Relève-toi, ressuscite pour aller de l'avant, sur une nouvelle route.»
Mais ce récit ne devrait pas être mal compris, comme une histoire morale dans laquelle neuf lépreux en demeureraient à un niveau très physique et le dixième, seul, serait capable d'un retournement sur lui-même, le seul capable de se réapproprier sa propre histoire.
On ne devrait pas oublier que tous les lépreux étaient malades et que tous ont été guéris. Le seul détail que nous donne le récit c'est que, pour l'un d'eux, quelque chose de particulier s'est passé : il se voit guéri et c'est cela qui fait basculer sa vie. Pour attester ce basculement, Ieshouah le renvoie, sur la route, avec cette affirmation : «Ta confiance t'a sauvé». Est-ce à dire que les neuf premiers ne le sont pas... Rien ne le dit dans le récit. Alors, le miracle n'est peut-être pas tant la guérison elle-même... mais ce qui arrive après. Ce qu'on en fait ensuite...
Au-delà de la guérison, il y a eu de la parole échangée, les distances ont été abolies, une confiance restaurée, un envoi à continuer la route. Au-delà de la guérison, il y a eu simplement une résurrection. C'est cela le salut. Et c'est déjà beaucoup ! Pendant des années, je n'aimais pas le terme de «salut». Je le trouvais vieillot, mal adapté aux attentes postmodernes en matière de spiritualité et de foi. En fait, je crois que je n'en aimais pas ce qu'en a fait la théologie, une espèce de but suprême à atteindre, à force de principes moraux ou, dans une version plus protestante, à force de tonnes de foi. Mais le récit du lépreux samaritain ne parle que de vie en plénitude. Que des nombreuses feuilles de l'arbre de vie parsemées sur notre chemin. Que des nombreux fragments messianiques qui nous relient à notre divine origine.
Lorsque le rabbi sur la route renvoie pour la seconde fois le lépreux guéri, lorsqu'il le lance sur les chemins du monde avec l'assurance d'un salut donné à profusion, c'est bien pour lui rappeler l'intensité qu'il doit désormais faire sienne. Car si Ieshouah est bien le Messie, il est aussi celui qui révèle à chacune et chacun d'entre nous sa propre part messianique. C'est pourquoi le salut, comme le Royaume, ne commence pas dans un futur imaginaire mais déjà ici-bas, dès le moment où chacune et chacun est guéri de la perte de sa part messianique. Dès le moment où chacune et chacun est réconcilié avec cette part, ce qui signifie alors que la réconciliation est également possible avec les autres, même lorsqu'ils viennent de Samarie. Sachant que, bon gré mal gré, nous sommes toujours les Samaritains de quelqu'un !
Juste à la suite du récit, les pharisiens interrogent Ieshouah sur le fait de savoir quand viendra le Royaume. Le rabbi leur répond alors : «On ne peut spéculer sur la venue du royaume de Dieu. Personne ne pourra dire : "le voici" et "le voilà", car le royaume de Dieu est déjà là, au milieu de vous.» (Luc 17,20-21).
C'est exactement parce que le Royaume est bien ici et maintenant, parmi nous, en nous, que notre vie ne se réduit pas à ce qui est physique. Notre origine nous appelle à plus de grandeur, plus d'intensité aussi. Notre route est jalonnée de petites et de grandes résurrections. Parce que de la parole qui ressuscite notre part messianique, cette parole qui est résurrection, continue d'envoyer des hommes et des femmes sur les chemins de la vie.
Au-delà des miracles qui sont des prodiges, il est des miracles d'une autre profondeur. Des miracles qui ouvrent à un échange de paroles, des miracles qui donnent du sens à l'existence, qui dénouent ce qui ronge nos vies, car nous le savons bien, les lèpres modernes portent souvent les noms de nos angoisses.
La guérison et la réconciliation, dans nos existences, ont donc quelque chose à voir avec la trace du désir de Dieu en nous. Un désir de nous voir réconciliés, guéris et ressuscités à la vie, ici et maintenant.
Être réconcilié, guéri et ressuscité à
la vie, voilà bien notre vocation humaine : que ce soit là aussi notre
joie !
Amen
Modératrice de la Compagnie des pasteurs et des diacres de Genève.